Au Xinjiang, derrière le développement, le défi du maintien de la stabilité

Mardi 10 septembre 2013

Article de China Analysis n°44

Auteurs : Marc Julienne

Tags : Ordre public - Développement économique - Chine

Le Xinjiang se trouve actuellement dans une situation paradoxale, entre un développement économique fulgurant et la persistance de l’instabilité liée à des troubles socio-ethniques et à ce que les autorités chinoises qualifient de « menace terroriste ». Les articles sélectionnés reviennent sur les progrès considérables que connaît le Xinjiang, ainsi que sur les mesures prises en matière de maintien de la stabilité, au lendemain d’un nouvel événement tragique.

 

Un développement socio-économique sans précédent

Dans un constat commun, Ma Pinyan et Zhang Chi notent que le Xinjiang se développe à une vitesse sans précédent depuis trois ans. Datant de 2010, ce tournant correspond d’une part à la tenue en mai 2010 à Pékin de la conférence centrale du Xinjiang sur le travail (中央新疆工作座谈会, zhongyang xinjiang gongzou tanhui), et d’autre part à l’arrivée en avril 2010 de Zhang Chunxian à la tête de la région1. Zhang Chi consacre à ce dernier un article détaillé et louangeur : après cinq ans passés à la tête de la province du Hunan, nous explique-t-il, Zhang Chunxian aurait manifesté un dynamisme particulier dans la reprise en main de la situation au Xinjiang, qui ne faisait que se détériorer. Lors de son discours d’investiture, il avait exposé une véritable stratégie politique, n’hésitant pas à communiquer des chiffres tabous jusqu’alors, tels que le classement national du Xinjiang en termes de revenu disponible par habitant urbain, la province étant passée de la 17e à la 30e place en l’espace de dix ans2. Il veut donc sortir le Xinjiang du « cercle vicieux des politiques chaotiques de la carotte et du bâton » (跳出“刚柔轮回”的治乱循环, tiaochu « gang rou » lunhui de zhiluan xunhuan), pour le mener vers un « développement nouveau » (新发展, xinfazhan), c’est-à-dire un développement économique, industriel, social et culturel.

Et cette politique semble porter ses fruits. D’après les chiffres de Zhang Chi, 1,5 million de personnes auraient trouvé un travail durant les trois dernières années, avec un record en 2011 de 566 000 nouveaux emplois. Ma Pinyan ajoute que le gouvernement provincial dépense annuellement plus de 480 milliards de yuans - soit 70 % des dépenses publiques - dans l’amélioration de la « qualité de vie » (民生, minsheng) des populations. La croissance régionale, enfin, dépasse les 11 % par an depuis 2010.

Le secrétaire Zhang encourage également le développement économique et industriel de la région, en particulier dans les secteurs énergétique et des infrastructures. Par exemple, dans le domaine de l’énergie et de l’eau, un grand nombre de projets émergent : l’exploitation, d’ici 2015, de gaz naturel sur les rives de la rivière Yarkand ; l’accès à l’eau courante pour les populations rurales (34,3 millions de personnes à l’horizon 2015) ; l’exploitation de la mine de houille de Santanghu, dans le district de Barkol, d’une capacité de 14,95 milliards de tonnes ; et la construction d’un réseau électrique à haute tension qui viendra se connecter aux autres réseaux nationaux du centre et de l’est du pays, afin de « distribuer l’électricité du Xinjiang » (疆电外送, jiang dian wai song) à très grande échelle. Le développement économique de la région passe aussi par la modernisation des infrastructures de transports. Zhang Chunxian veut faire du Xinjiang un « nouveau pont eurasien » (新欧亚大陆桥, xin ouya daluqiao), et il a fait appel pour cela à dix-neuf provinces partenaires pour participer à l’« aide au Xinjiang pour la construction » (援疆代建, yuan jiang dai jian), la priorité étant donnée à l’aménagement d’autoroutes. Ainsi, ces projets de développement ont pour conséquence directe l’implantation d’entreprises qui désirent investir dans ces nouveaux marchés. Toutefois, l’un des freins au développement du Xinjiang reste la pénurie de personnel qualifié. D’après les statistiques du bureau des ressources humaines et de la sécurité sociale, la région autonome ne dispose que de 358 000 personnes hautement qualifiées, d’où la nécessité d’attirer les talents.

Le défi du « maintien de la stabilité »3

En parallèle de ce développement fulgurant, le Xinjiang est confronté à d’importantes menaces pour sa stabilité, comme le montre le dernier événement en date du 26 juin 2013. Les journalistes de Xinhua partis enquêter sur place retracent le déroulement des évènements : tôt le matin, un groupe de contestataires a pris d’assaut le poste de police du village de Lukeqin, dans le district de Shanshan. Des bâtiments, véhicules et magasins ont été incendiés, et 35 personnes tuées, parmi lesquelles 24 policiers et civils – dont 16 personnes de la minorité ouïghoure4.

Les autorités chinoises ont immédiatement qualifié l’événement d’ « attaque terroriste » (暴力恐怖袭击, baoli kongbu xiji) et ont accusé des organisations terroristes séparatistes basées à l’étranger et revendiquant l’indépendance du « Turkestan oriental » (东突, Dongtu) d’être à l’origine de cette attaque. Parmi ces organisations, l’East Turkestan Islamic Movement, Etim (东突厥斯坦伊斯兰运动, Dongtujue sitan yisilan yundong), qui est inscrit sur la liste des organisations terroristes par les États-Unis, dans le contexte de la coopération internationale post-11 septembre. Zhang Chi et Li Wei mentionnent également le Parti d’opposition du Turkestan oriental (东突反对党, Dongtu fanduidang) ou encore le Congrès mondial ouïghour(世界维吾尔代表大会, shijie weiwu’er daibiao dahui, ou 世维会, shi wei hui), basé à Munich. Ces organisations représentent la plus grande menace aux yeux du pouvoir chinois, et sont directement associées aux « trois forces du mal » (三股势力, sangu shili) définies par Pékin comme le « terrorisme » (暴力恐怖势力, baoli kongbu shili), le « séparatisme (ethnique) » (民族分裂势力, minzu fenlie shili) et l’« extrémisme religieux » (宗教极端势力, zongjiao jiduan shili).

L’attaque de Lukeqin vient s’ajouter à une série d’événements meurtriers au Xinjiang ces dernières années. On peut mentionner notamment les émeutes d’Urumqi, capitale de la région autonome, le 5 juillet 2009 (197 victimes), les attaques de Hotan le 18 juillet 2011 (18 victimes), de Kashgar le 31 juillet 2011 (18 victimes), ou encore celle, plus récente, de Bachu, le 23 avril 2013 (21 victimes). La récurrence de ces attaques incite les autorités centrales et régionales, ainsi que les milieux académiques, à chercher des solutions pour renforcer le maintien de la stabilité au Xinjiang.

État des lieux de la sécurité publique au Xinjiang

Dans son article daté du 25 mai 2013, et paru après les évènements du 23 avril à Bachu, Zhang Chi propose un bilan des mesures prises pour renforcer la sécurité dans la région autonome, en particulier au travers des initiatives de Zhang Chunxian depuis 2010, et du Rapport d’enquête 2012 sur la sécurité publique au Xinjiang. En décembre 2010, le secrétaire Zhang a présenté un plan de « maintien de la stabilité en 32 mesures » (维稳32项措施, weiwen 32 xiang cuoshi), donnant la ligne directrice et les méthodes pour prévenir, découvrir et punir les activités terroristes, en privilégiant tout particulièrement la prévention. À l’heure actuelle, au Xinjiang, plusieurs types d’« équipes de prévention »(专职联防队, zhuanzhi lianfang dui) quadrillent étroitement quartiers, rues et collectivités. Parmi celles-ci : la « police d’assistance » (协警, xiejing), les « travailleurs communautaires » (社区工作人员, shequ gongzuo renyuan), la « police communautaire » (社区警务, shequ jingwu), sans compter les véhicules mobiles de la police. D’après le Rapport d’enquête 2012 sur la sécurité publique au Xinjiang, le « quadrillage » (网格化, wangge hua) des espaces est la stratégie de lutte antiterrorisme la plus efficace. Urumqi par exemple, est divisé en plus de 2 500 unités, chacune surveillée 24 heures sur 24 par les différents types d’« équipes de prévention ». Chaque poste de police est en charge d’une zone et de ses voies de circulation, tandis que des patrouilles mixtes composées d’agents de la police d’assistance et du SWAT (特警, tejing), parcourent chaque quartier, rue et collectivité. Pour mener à bien ce « quadrillage » de toute la région, le Xinjiang a lancé un plan de recrutement de 8 000 agents de police, pour atteindre l’objectif d’« une police par village » (一村一警, yicun yijing), voire de « plusieurs polices par village » (一村多警, yicun duojing). Fin 2012, plus de 50 % des zones urbaines étaient « quadrillées ». Bien entendu, et comme le recommande Li Wei, il faut non seulement renforcer les effectifs et leur formation, mais aussi les équipements de maintien de la stabilité. À ce titre, par exemple, 735 caméras de surveillance ont été installées autour du centre de commandement d’Urumqi.

Vers une loi antiterroriste

Pour une approche plus globale de la lutte contre le terrorisme, Li Wei préconise d’agir à la fois sur le terrain, mais aussi sur le plan législatif et international. En effet, le terrorisme ne menace pas exclusivement le territoire chinois, et Pékin doit donc coopérer avec ses voisins dans la « lutte contre le terrorisme international » (打击国际恐怖势力, daji guoji kongbu shili). À l’échelle interne également, Li Wei milite pour la promulgation d’une « loi antiterroriste » (反恐法, fankong fa). Il est nécessaire selon lui de distinguer les « crimes de terrorisme » (恐怖犯罪, kongbu fanzui) des « crimes de droit commun » (一般犯罪, yiban fanzui) pour pouvoir juger les premiers différemment des seconds. Une première étape a été franchie en décembre 2001, via un amendement du Code pénal, au moment même où la Chine participait à l’élaboration de conventions internationales pour la lutte contre le terrorisme. Un second amendement a également été voté en 2012. Ces réformes prévoient tout d’abord la distinction juridique entre l’organisation terroriste et ses dirigeants d’une part, et les membres actifs d’autre part, fixant des peines plus lourdes pour les premiers. Ces réformes criminalisent ensuite le financement de ces organisations, tout comme la fourniture de produits « toxiques » (毒害性, duhai xing), « radioactifs », (放射性, fangshe xing), « pathogènes ou infectieux » (传染病病原体, chuanranbing bingyuanti), ou de toute autre substance nocive.

Néanmoins, la législation actuelle comporte un grand nombre de lacunes. Tout d’abord, les notions de « crime de terrorisme », d’« activité terroriste » (恐怖活动, kongbu huodong), d’« organisation terroriste » (恐怖活动组织, kongbu huodong zuzhi) et d’« acte terroriste » (恐怖行为, kongbu xingwei) ne sont pas clairement définies. En conséquence, les « crimes de terrorisme » sont considérés tantôt comme une atteinte à la « sécurité publique » (公共安全, gonggong anquan), tantôt comme une atteinte à la « sécurité nationale » (国家安全, guojia anquan), ce qui ne facilite pas leur prévention. Enfin, il n’existe aucune base légale pour juger les terroristes usant du cyberespace et des technologies de l’information.

Ces problématiques sont toutefois déjà en discussion, eu égard, d’une part, à l’adoption par l’Assemblée nationale populaire (ANP) en octobre 2011 d’une décision pour le « renforcement des travaux sur la lutte contre le terrorisme », d’autre part à l’engagement du ministre de la Sécurité publique, Guo Shengkun, le 26 juin dernier devant cette même ANP, de promouvoir un projet de loi antiterroriste.

Sources

  • Li Wei5 (entretien), « Nous avons tant besoin d’une loi antiterroriste », Xiaoxiang chenbao, 29 juin 2013.
  • Ma Pinyan6 (entretien), « Prévenir les menaces contre la gouvernance », Xinlang xinwen - Sina News, 5 juillet 2013.
  • Zhang Chi7, « Les mesures de Zhang Chunxian », Fenghuang zhoukan, 17 juin 2013.
  • Zhang Chi, « Rapport sur l’extrémisme au Xinjiang », Fenghuang zhoukan, 25 mai 2013.
  • Zou Wei, Li Bin et Mao Yong8, « Quatre questions sur la violente attaque terroriste du 26 juin à Shanshan », Xinhua, 5 juillet 2013.

Notes de bas de page

  • (1) Comme nouveau secrétaire du Parti dans la région autonome du Xinjiang.
  • (2) Plus précisément, de 1999 à 2009.
  • (3) 维稳, weiwen.
  • (4) Les autorités ont par contre entièrement tu la répression très importante de manifestants pacifiques ouïghours à Hanerik, qui aurait fait plus de 100 morts (New York Times, 26 août 2013).
  • (5) Li Wei est directeur du centre de recherche sur le terrorisme au CICIR (China Institute of Contemporary International Relations).
  • (6) Ma Pinyan est chercheur à l’institut de l’Asie centrale de l’académie des sciences sociales (CASS) du Xinjiang.
  • (7) Zhang Chi est journaliste au Fenghuang zhoukan.
  • (8) Zou Wei, Li Bin et Mao Yong sont journalistes à Xinhua.

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Asia Centre Fondé en août 2005 par François Godement et une équipe de chercheurs et experts de l’Asie contemporaine, Asia Centre a pour objectif de conduire des recherches sur l’Asie contemporaine, d'organiser des débats et de valoriser, par des publications, les résultats de ces recherches et rencontres.