Le glissement à l’Est : vers une Banque Mondiale des Brics

Vendredi 02 mai 2014

Article de China Analysis n°46

Tags : Politiques économiques - Inde - Gouvernance - Finance et monnaie - Chine

Les Brics (Brésil, Russie, Inde, Chine, Afrique du Sud) représentent aujourd’hui 42 % de la population mondiale, 21 % du PIB mondial, et 15,5 % du commerce international1. Ces cinq pays entendent jouer un rôle croissant sur la scène internationale, et leur coopération renforcée sur le plan financier a pour ambition à peine voilée de contourner les institutions monétaires en place. Lors du cinquième sommet des Brics tenu fin mars 2013 à Durban, la Chine, la Russie, la Brésil, l’Inde et l’Afrique du Sud annonçaient leur volonté de créer une banque de développement des Brics, et s’engageaient dans la foulée à constituer un fonds de réserves de 100 milliards de dollars.

 

Petit historique de la coopération financière au sein des BRICS

Chen Jibing, du Shanghai Shangbao, dresse un bref historique des évènements préalables à l’annonce de Durban. Il rappelle que, dès le premier sommet des Brics, organisé en juin 2009 à Ekaterinbourg en Russie, la coopération financière au sein du groupe est mentionnée dans la déclaration finale. À la suite du troisième sommet de 2011 tenu à Sanya, en Chine, les pays du groupe des Brics signent une série d’« accords [bilatéraux et multilatéraux] sur la convertibilité de leurs monnaies » (货币互换合同, huobi huhuan hetong). Les banques de développement de chacun des États s’accordent sur « la possibilité de s’octroyer mutuellement des lignes de crédit en monnaie locale » (本币形式相互提供信贷额度, benbi xingshi xianghu tigong xindai’edu). Ces accords ont pour objectif de faciliter et de promouvoir les échanges commerciaux et les investissements au sein des Brics. Ils doivent aussi contribuer à éviter l’intermédiation de pays tiers opérant en dollars ou en euros et à réduire ainsi les impacts négatifs d’une éventuelle crise financière. Enfin, en octobre 2011, sept bourses des cinq États (dont celle de Hong-Kong pour la Chine) créent une alliance. Le fond commun de devises et la banque de développement annoncés en mars 2013 parachèvent donc les mesures mises en place depuis 2009.

Quel rôle pour la future institution ?

La proposition de créer une banque de développement a été faite en premier lieu par les Indiens, dans le dessein de créer une structure dédiée au développement et à la stabilité monétaire des pays en développement. Chen Jibing explique qu’une telle structure aurait également pour rôle de contrebalancer la domination des institutions opérant en dollars et en euros. Elle permettrait ainsi de réduire « la dépendance à [ces deux monnaies] » (对美元和欧元的依赖, dui meiyuan he ouyuan de yilai).

D’après Gao Fei, un analyste du centre d’études sur les Brics de l’institut des affaires étrangères interrogé par Caijing, l’ordre monétaire actuel est en effet dominé par l’euro et le dollar. Or, ces monnaies ne correspondent pas à la géographie des Brics. Comme l’évoque également Chen Jibing, l’internationalisation des marchés financiers des pays du groupe des Brics est aujourd’hui limitée en raison de la non-convertibilité de certaines de leurs monnaies. La création d’une institution propre aux Brics devrait permettre de disposer d’institutions prêteuses alternatives au Fonds monétaire international (FMI).

Le renforcement de la coopération financière inter-Brics est perçu comme un moyen de réformer le système monétaire international. Par exemple, les prêts de la nouvelle institution ne seraient pas assujettis aux mêmes conditions que celles imposées par les institutions financières internationales actuelles, et notamment la Banque mondiale. Cette nouvelle banque de développement pourrait donc « être complémentaire de la Banque mondiale » (对世界银行形成一种补充, dui shijie yinhang xingcheng yizhong buchong). Les auteurs estiment que pourraient alors être financés des projets non éligibles dans le cadre des activités de la Banque mondiale, par exemple en raison de leur non-conformité aux normes environnementales, comme la production de biofuel.

Lors de la réunion de Durban, les Brics se sont donc accordés sur leur participation respective au fonds de réserves de 100 milliards de dollars. La Chine devrait contribuer à hauteur de 41 milliards de dollars, la Russie, le Brésil et l’Inde à hauteur de 18 milliards et l’Afrique du Sud à hauteur de 5 milliards. Mais la distinction entre le fonds de réserves et la banque de développement n’est pas claire. Alors qu’il s’agit de deux outils différents, aux fonctions distinctes, leurs objectifs respectifs doivent encore être précisés.

Reste également à déterminer les pays ciblés par ces nouvelles institutions. Les premiers clients seront-ils les pays du groupe des Brics? Les autres pays en développement pourront-ils prétendre à des financements ? Ces questions restent aujourd’hui sans réponse. Selon un économiste senior de la China Construction Bank, Zhao Qingming, interrogé par Caijing, la Russie, l’Inde et l’Afrique du Sud pourraient avoir besoin de liquidités dans un futur proche et devenir ainsi les premiers clients de la banque des Brics. Mais Caijing insiste sur le fait que la future banque ne saurait se limiter aux BRICS et doit cibler les pays africains. D’après Liu Ligang, celle-ci devrait notamment octroyer des financements pour des projets d’infrastructures. Mais force est de constater que le rôle exact de la future institution demeure encore incertain.

Enjeux et obstacles

Comme le rappelle Zhao Qingming, la création d’une nouvelle institution pose de nombreux défis, notamment en raison de la dimension multilatérale de la future structure. En effet, plusieurs questions pratiques restent à ce jour sans réponse : quelles modalités de recrutement des équipes ? Quelle structure pour l’organisation ? Quelle localisation pour le siège ? Ou encore quelle monnaie de fonctionnement ?

Concernant la structure et le fonctionnement, le directeur de l’institut chinois des relations internationales contemporaines (CICIR), Chen Fengying, interrogé par Caijing, souligne que la future institution devra se doter d’un conseil d’administration si elle souhaite suivre le modèle du FMI. Il faudra en outre déterminer un système de droits de vote, sans pour autant transformer l’institution en « énorme système bureaucratique » (庞大的官僚体系, pangda de guanliao tixi) à l’image du FMI. Si Chen Fengying se dit plus favorable à un système égalitaire, Zhao Qingming suggère que la Chine puisse « bénéficier de droits de vote proportionnels à sa participation en capital »2, à un niveau qui soit toutefois acceptable pour les autres membres. Chen Jiping estime que la Chine devrait a minima bénéficier d’un droit de veto en raison de l’importance de sa contribution financière. En outre, les auteurs soulignent que, pour réussir, la future institution devra bénéficier d’une autonomie de fonctionnement, sans dépendre des gouvernements nationaux.

La nationalité du premier président demeure un enjeu de taille. Les auteurs font preuve d’un certain lobbying en faveur du président de la China Development Bank, Chen Yuan3. Celui-ci serait pressenti pour devenir le premier président de la banque des Brics4. Bien que rien ne soit encore décidé, Chen Yuan a quitté ses fonctions au sein de la China Development Bank le 15 avril 2013 afin de se consacrer à la constitution de la future banque. Aujourd’hui âgé de 68 ans, il a passé une grande partie de sa carrière dans le financement du développement. Selon Chen Fengying, Chen Yuan fait preuve d’une grande expérience et la China Development Bank est la banque la plus ouverte sur l’étranger en termes de financements. Cependant, rappelle Chen Fengying, la présidence devra probablement être tournante entre les pays membres.

La localisation du siège reste également à déterminer. Pékin, Shanghai, Hong-Kong, Mumbai et Johannesburg sont évoqués. Néanmoins, la ville de Shanghai semble la mieux placée selon les auteurs, et notamment Liu Ligang. Balayant le champ des possibles, Chen Jibing reconnaît toutefois que le choix de Johannesburg serait pertinent dans la mesure où le continent africain est la zone où les besoins en financements sont les plus importants. Il explique par ailleurs que le choix pourrait également se porter sur une place financière de premier rang, comme Londres ou New York. Au final, les auteurs mettent principalement en avant la supériorité économique de la Chine par rapport aux autres membres du groupe des Brics. La Chine est en effet la deuxième économie mondiale et dispose d’importantes réserves de change. Liu Ligang rappelle qu’avec l’équivalent de 3 400 milliards de dollars de réserves de change, la Chine détient 74 % des réserves totales des Brics, estimées à 4 600 milliards de dollars.

Enfin, la (ou les) monnaie(s) d’octroi des prêts reste à déterminer : dollar, devises des BRICS, « droits de tirage spéciaux » (ou DTS, 特别提款权, tebie tikuan quan) du FMI, etc. Selon Liu Ligang, la création d’une banque des Brics représente une opportunité de taille pour l’internationalisation du yuan. Les auteurs estiment que des réponses à ces questions devraient être apportées avant la prochaine réunion des Brics.

Une visée stratégique sur la scène internationale

Si de nombreuses questions pratiques et techniques restent donc en suspens, il n’en demeure pas moins que l’initiative des BRICS est présentée comme une alternative crédible face aux institutions de Bretton Woods. Cette initiative est perçue par tous les auteurs comme une tentative pour faire évoluer l’ordre économique international. Chen Jibing va même plus loin, considérant que l’initiative des Brics constitue une tentative pour créer « un nouveau départ » pour les marchés émergents, « sans se soucier de l’ordre ancien » (抛开旧秩序另起炉灶, paokai jiu zhixu lingqiluzao). Les auteurs estiment que l’objectif est ambitieux, et qu’il a pour qualité principale de remettre en question le système monétaire et financier actuel. La future banque des BRICS pourrait à terme concurrencer la Banque mondiale, notamment en ciblant les pays africains. Les commentaires recueillis dans cet article semblent clairement en faveur d’un leadership de la Chine au sein de la nouvelle structure. Mais le Shanghai Business Newspaper rappelle que les BRICS doivent encore faire face à de nombreux obstacles, au premier rang desquels la réforme de leur propre système financier.

Sources

  • Éditorial, « Le grand mystère de la création de la banque des Brics: une structure originale ou calquée sur le modèle du FMI ? », Caijing, 2 mai 2013.
  • Chen Jibing5, « Le nouvel ordre financier des Brics: rêves et réalités », Shanghai shangbao, 9 avril 2013.
  • Liu Ligang6, « Permettre à la banque de développement des Brics de s’établir à Shanghai », The Financial Times (version chinoise), 18 avril 2013.

Notes

  • (1) Chiffres tirés de l’article suivant: He Zhicheng, « De l’urgence de créer une banque des Brics », Huanqiu zazhi, 16 avril 2013.
  • (2) 金砖银行的出资比例直接与今后的决策权(投票权)相挂钩, jinzhuan yinhang de chuzi bili zhijie yu jinhou de juecequan (toupiaoquan) xiang guagou.
  • (3) Chen Yuan est le fils de l’économiste Chen Yun (1905-1995), membre du Comité permanent du Bureau politique de 1978 à 1987, parmi les membres passés les plus influents du Parti après Deng Xiaoping.
  • (4) « Executive at China Development Bank to Join BRIC Development Bank », China Wire, 12 avril 2013.
  • (5) Chen Jiping est journaliste financier et a travaillé pour plusieurs publications économiques (Caijing, Shanghai jingji bao, Dongfang zaobao, etc.).
  • (6) Liu Ligang publie régulièrement dans les pages économiques de la version chinoise du Financial Times.

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Asia Centre Fondé en août 2005 par François Godement et une équipe de chercheurs et experts de l’Asie contemporaine, Asia Centre a pour objectif de conduire des recherches sur l’Asie contemporaine, d'organiser des débats et de valoriser, par des publications, les résultats de ces recherches et rencontres.