La Chine après le dividende démographique

Mardi 27 mai 2014

Article de China Analysis n°48

Auteurs : Agatha Kratz

Tags : Système politique - Politiques sociales - Chine

La politique démographique chinoise, fondée sur un contrôle des naissances, est une « politique fondamentale » (基本国策, jiben guoce) de la Chine, comme l’explique Wang Feng, directeur du centre de recherche en politique publique du centre Tsinghua-Brookings. Elle a permis au pays de faire l’expérience, durant les trois dernières décennies, d’un « dividende démographique » (人口红利, renkou hongli) sans précédent. Mais elle est aussi à l’origine de certains des défis majeurs qui se dessinent pour le pays au XXIe siècle.

Les auteurs cités dans cet article reviennent sur le concept de « dividende démographique », et son application dans le contexte de la Chine des trente dernières années. Ils nous montrent que la disparition progressive de ce dividende depuis 2013 vient assombrir les perspectives de l’économie chinoise, mais que plusieurs solutions sont possibles pour atténuer son effet.

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Nature et ampleur du « dividende démographique » chinois

Wang Feng offre, dans son intervention au 482e forum académique du Unirule Economic Research Institute, une introduction détaillée au concept de « dividende démographique ». Il rappelle tout d’abord que le contrôle de la population, « politique fondamentale » du pays, est l’outil principal de l’intervention démographique du gouvernement. Par ailleurs, il accueille favorablement l’annonce d’un assouplissement de la politique de l’enfant unique à la suite du IIIe Plenum1, mais rappelle qu’elle vient trop tard, et reste partielle. Il note enfin, pour conclure son introduction, que les dirigeants chinois reconnaissent volontiers les défis démographiques à venir pour la Chine, mais manquent d’informations claires et pertinentes pour prendre les décisions nécessaires.

Il poursuit son exposé en revenant sur le concept même de « dividende démographique ». Celui-ci fait l’objet d’interprétations parfois erronées. En effet, nombreux sont ceux qui pensent que le dividende démographique revient à avoir une population nombreuse et jeune. Or, Wang Feng rappelle qu’une population importante et jeune représente avant tout une dette future et un fardeau si l’environnement national n’offre pas d’opportunités économiques appropriées. Pour que ce fardeau démographique se transforme en dividende, il faut donc qu’il soit accompagné de certaines conditions favorables (emploi, ouverture à l’étranger, éducation, etc.).

Le « dividende démographique » naît du décalage temporel entre deux phénomènes majeurs et irréversibles : une baisse de la mortalité – due à une amélioration générale des conditions de vie et sanitaires dans un pays et à une époque donnés, accompagnée d’une augmentation de l’espérance de vie – suivie d’une baisse de la natalité. Ces deux facteurs composent la transition démographique. Cette transition a pour conséquence directe une augmentation rapide et massive de la population – et donc potentiellement de la population active d’un pays donné – et ce, jusqu’à ce que le taux de fécondité baisse à son tour.

Le « dividende démographique » s’observe alors en comparant la population créatrice de revenus (population active) à la population consommatrice de revenus (population totale). Dans le cas du « dividende démographique », une importante population active supporte financièrement une population non productrice – personnes âgées et enfants – dont le poids dans la structure démographique est à un plus bas historique. Cette situation permet une production par tête maximale et donc une accumulation importante d’épargne. En outre, note l’auteur, l’augmentation de l’espérance de vie incite la population à investir davantage dans son éducation, et permet une accumulation des savoirs. Le dividende démographique n’est donc pas automatique, et survient lorsque coexistent un environnement économique et une situation démographique favorables. Par ailleurs, note Wang Feng, il s’agit d’un phénomène qui ne se répète pas, car il est le fruit de deux événements démographiques irréversibles.

La Chine a pleinement bénéficié de ce phénomène démographique, amplifié encore par la politique de contrôle des naissances. Pendant toutes les années 2000, notamment, la croissance de la production a été bien supérieure à celle de la consommation. Le surplus ainsi créé constitue le « dividende démographique » chinois. Selon l’auteur, celui-ci a contribué à 15 % en moyenne à la croissance de l’économie sur cette période.

Mais comme l’explique Wang Feng, la croissance de la consommation et celle de la production sont redevenues égales en 2013, pour la première depuis le début des réformes, marquant la fin du « dividende démographique » chinois. Désormais, le taux de croissance de la consommation devrait dépasser celui de la production. Cette situation ne peut plus se renverser, et pourrait au contraire se dégrader davantage à mesure que la fécondité continue de baisser, pour atteindre les niveaux des pays développés voisins (1 enfant par femme à Singapour par exemple).

Cette disparition du « dividende démographique » s’accompagne de certains autres phénomènes démographiques importants. Par exemple, note Li Yuqian, journaliste à Xin shiji, la population chinoise n’a augmenté que de 73,9 millions de personnes de 2000 à 2010. Alors que 24 millions de personnes sont nées en Chine en 1990, ce nombre est tombé à 20 millions en 1995 et à 16 millions en 2005. Par ailleurs, l’auteur cite les propos de Ma Jiantang, responsable du Bureau national des statistiques, qui indique que la population active chinoise (19-59 ans) diminue depuis 2002, et que cette diminution s’accélère. Ainsi, en 2012, celle-ci comptait 3,45 millions d’individus de moins qu’en 2011. Toujours en 2012, les plus de 65 ans représentaient 9,4 % de la population (127 millions de personnes), contre 6,96 % en 2000. Enfin, alors qu’à l’occasion du 5e recensement de 2000, la population chinoise de moins de 14 ans représentait 22,9 % de la population, elle n’en constituait plus que 16,6 % à l’occasion du 6e recensement, en 2010. Au total, la population non productrice augmente néanmoins ; elle est passée de 34,2 % de la population en 2010 à 34,4 % en 2011 et à 34,9 % en 2012. Sans changement important de la fécondité des ménages, celle-ci pourrait atteindre, selon un rapport de l’ONU, 80 % en 2070. En conséquence, alors qu’en 2010, la Chine comptait près de cinq contribuables par retraité, ce rapport va diminuer pour atteindre 2 pour 1 dès 2030.

La disparition du dividende démographique devrait avoir un certain nombre de conséquences négatives pour l’économie chinoise. Outre la diminution de la population active et le vieillissement de la population, elle devrait mener à une diminution du taux d’épargne, à mesure qu’une plus grande partie de la population dépasse l’âge de la retraite et devient consommatrice nette. Par ailleurs, la population sujette à l’impôt devrait diminuer, mettant sous pression les recettes fiscales du pays. Cela est à mettre en face d’une augmentation rapide de la demande de prestations publiques, notamment en matière de retraite et de santé.

Par ailleurs, alors que la population active diminue en proportion mais aussi en valeur absolue, le manque de main-d’œuvre, notamment industrielle, devrait se faire plus évident. D’ailleurs, note Li Yuqian, les régions côtières font l’expérience depuis le printemps 2004 d’épisodes de « pénurie de main-d’œuvre » (民工荒, mingong huang), voués à se multiplier et à s’étendre aux autres régions. Ce manque de main-d’œuvre aura pour effet de pousser les salaires, et le niveau général des prix, à la hausse.

Enfin, la Chine se trouvera handicapée par le fait que la disparition de son dividende démographique survient à un niveau de développement bien moindre que dans le cas des autres grandes économies asiatiques – et cela en raison de la politique chinoise de limitation des naissances. En effet, alors que la Chine est aujourd’hui en passe de devenir un pays à revenu moyen (c’est à dire avec un revenu par tête correspondant à 20 % de celui des États-Unis), elle a le profil démographique d’un pays bien plus développé. Pour preuve, quand le Japon, Taïwan et la Corée du Sud ont atteint ce niveau de revenu par tête – respectivement en 1955, 1975 et 1980 – leur population « âgée » (plus de 65 ans) représentait entre 4 et 5 % de leur population totale. Or, aujourd’hui, celle-ci représente 9,4 % en Chine. Il en est de même pour la fécondité : 1,5 enfant par femme en 2006 en Chine, contre respectivement 2, 3 et 2,5 pour les Japonais en 1955, les Taïwanais en 1975 et les Sud-Coréens en 1980. Le potentiel de croissance chinoise est donc limité par ces facteurs démographiques.

Accroître la productivité pour pallier les défis démographiques

Selon Cai Fang, membre de la division académique et directeur de l’institut de recherche sur l’économie du travail et la population de la CASS, le ralentissement de la croissance réelle chinoise et les limites à la « croissance potentielle » (潜在增长率, qianzai zengzhanglü) viennent directement du facteur démographique, et non pas d’une demande intérieure et internationale déprimée. Ainsi, la relance quantitative n’est pas la solution. Une fois passé le « point de retournement de Lewis »2 (刘易斯转折点, Liuyisi zhuanzhe dian), un pays doit nécessairement se concentrer sur l’accroissement de la productivité de sa population active, en utilisant des méthodes et des technologies de production plus innovantes et efficaces, une main-d’œuvre plus qualifiée, et en augmentant le ratio de capital/travail.

Alors qu’une majorité des auteurs note un accroissement de la productivité des travailleurs chinois lors de la dernière décennie, l’article de Caijing vient mettre en garde contre une augmentation certes numérique – elle se traduit notamment par une augmentation des salaires – mais factice de cette productivité. En effet, selon cet article, il existe deux sortes d’amélioration de la productivité, une bonne et une mauvaise. La bonne implique une amélioration effective des capacités intrinsèques des travailleurs, qui s’accompagne naturellement d’une augmentation des salaires. La mauvaise vient d’une augmentation des « autres coûts » influençant le niveau des salaires, notamment les coûts du logement. Or, en Chine, ces coûts sont gonflés par les profondes distorsions engendrées par le système d’économie planifiée. En effet, le prix du capital et du crédit y est relativement bas, alors que les prix des terrains sont très élevés. Ces deux facteurs contribuent à un niveau très élevé des prix de l’immobilier. Cette distorsion pousse les salaires à la hausse, et donc les coûts de production, mais sans augmentation parallèle de la qualité intrinsèque du travail fourni. Par ailleurs, les distorsions en matière de crédit font que les entreprises surinvestissent – pour leur niveau technologique et de développement – en capital, pour substituer ce dernier à un facteur travail de plus en plus coûteux3. Cela crée un signal faussé : les observateurs pourraient croire que la Chine est bien avancée sur la voie de la modernisation industrielle, ce qui n’est pas le cas. Cette modernisation et cette productivité accrues sont trompeuses, car elles ne sont pas accompagnées d’une innovation technologique et d’une augmentation du capital humain4. Ces facteurs nourrissent les doutes de l’auteur sur l’avenir de l’industrie manufacturière en Chine, dont les produits n’évoluent pas malgré l’augmentation des coûts de la main-d’œuvre.

Cai Fang rejoint sur ce point l’article de Caijing, en expliquant que les distorsions économiques induites par l’intervention du gouvernement chinois ne permettent pas la mise en place d’un schéma de « destruction créatrice »5 (创造性破坏机制, chuangzaoxing pohuai jizhi), pourtant nécessaire à l’évolution de l’économie et du modèle de développement chinois. En effet, il ne suffit pas d’augmenter la capitalisation ou la mécanisation par tête pour qu’augmente la productivité et pour que reparte la croissance. Il faut également introduire plus d’équité et de compétition dans le marché : celles-ci permettront en retour une « destruction créatrice » révélatrice les potentiels cachés de l’économie.

Il faut donc que la Chine améliore sa « bonne » productivité. Pour cela, Lang Xianping se tourne comme d’autres avant lui6 vers le modèle des États-Unis. L’auteur accueille bien sûr favorablement les annonces sur l’assouplissement de la politique de l’enfant unique, et reconnaît l’ampleur du défi démographique auquel la Chine doit faire face. Néanmoins, il affirme que le problème chinois – ralentissement de la croissance et défis économique à venir – n’est pas fondamentalement démographique, et que sa solution ne l’est absolument pas. Il faut donc que la Chine fasse de l’industrie son cheval de bataille, comme les États-Unis avant elle. L’industrie a beau ne plus représenter que 12 % du PIB américain, elle contribue fortement à la création de richesses, et son multiplicateur d’investissement7 est de 1,48 contre 1,25 pour l’agriculture et 1 pour les autres secteurs (services notamment). Le gouvernement doit également comprendre que le vieillissement de la population peut être contrebalancé par une augmentation de la productivité. En effet, selon l’auteur, la population employée dans l’industrie a baissé aux États-Unis depuis 1990, mais la production industrielle a augmenté. Cela est dû à une productivité industrielle en hausse de 220 % pendant cette même période. Ainsi, explique Lang, un travailleur américain peut financer aujourd’hui 2,2 retraités de plus qu’en 1990. En conclusion, l’auteur avertit les dirigeants chinois : il ne faut pas croire que l’assouplissement de la politique de l’enfant unique va résoudre tous les maux de la Chine, il faut plutôt que la Chine se concentre sur l’industrie et prenne exemple sur les États-Unis.

Li Yuqian conclut son article de façon plus synthétique : assouplir la politique de l’enfant unique pourra éventuellement permettre de rendre moins pénible la situation démographique dans vingt ans, mais elle ne pourra ni recréer un dividende démographique, ni retarder le vieillissement. Dans ce contexte, une réforme du hukou (permis de résidence) devient nécessaire, pour mieux gérer et encourager l’urbanisation, améliorer l’accueil dans les villes des travailleurs ruraux, étendre et approfondir la couverture sociale des migrants, et ainsi accroître l’offre d’emplois dans l’industrie, pour mieux accompagner les efforts d’accroissement de la productivité.

Sources

  • « Comment améliorer la qualité de l’industrie ? »8, Caijing, 18 février 2013.
  • Entretien avec Wang Feng9, « La Chine après le dividende démographique », 482e forum académique de l’Unirule Economic Research Institute, 30 septembre 2013.
  • Cai Fang10, « Quelles bases pour accroître la productivité ? », Xin shiji, 29 juillet 2013.
  • Li Yuqian11, « “Récession” de la population active », Xin shiji, 4 février 2013.
  • Lang Xianping12, « Le dividende démographique est une fausse proposition économique », Aisixiang, 20 février 2014.

Notes

  • (1) Pour plus d’information sur ce sujet, voir l’article de Camille Boullenois dans ce numéro, ainsi que : Annabelle Prats, « Vers la fin de la politique de l’enfant unique », China Analysis, n° 42, avril 2013.
  • (2) Point auquel un pays a « tari » sa réserve de main-d’œuvre rurale, et connaît une pénurie de travailleurs non qualifiés, et donc une augmentation de leur salaire.
  • (3) En conséquence, les entreprises chinoises créent de moins en moins d’emplois, note également l’auteur.
  • (4) L’éducation des Chinois est certes bien meilleure aujourd’hui que dans les années 1980 ou 1990, mais le rythme de sa croissance s’est fortement ralenti, selon l’auteur. De plus, en matière d’éducation, un fossé continue de se creuser entre villes et campagnes. L’auteur émet donc des doutes sur la capacité des ruraux à faire face aux évolutions futures. Ceux-ci se retrouveront en effet pris en tenaille entre des emplois non qualifiés à rémunération trop basse – étant donné les coûts de la vie – et des emplois mieux payés mais à qualification trop haute pour leur niveau d’éducation.
  • (5) La « destruction créatrice », concept développé par J. Schumpeter, désigne le processus continuellement à l'œuvre dans les économies et qui voit se produire de façon simultanée la disparition de secteurs d'activité économique conjointement à la création de nouvelles activités économiques.
  • (6) Voir : Agatha Kratz, « Quel avenir pour le Made in China », China Analysis, n° 46, décembre 2013.
  • (7) Développé par J. M. Keynes, la théorie du « multiplicateur d’investissement » (ou keynésien) postule qu'une dépense d’investissement peut avoir un effet multiplicateur sur le revenu national ou l'activité économique générale.
  • (8) Article non signé, mais il est indiqué que l’auteur est professeur aux universités Fudan et Jiaotong de Shanghai.
  • (9) Directeur du centre de recherche en politique publique du centre Tsinghua-Brookings.
  • (10) Membre de la division académique et directeur de l’institut de recherche sur l’économie du travail et la population de l’Académie chinoise des sciences sociales (CASS).
  • (11) Journaliste à Xin shiji.
  • (12) Professeur d’affaires financières à la Chinese University of Hong Kong, expert en questions financières et gouvernance d’entreprise.

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Asia Centre Fondé en août 2005 par François Godement et une équipe de chercheurs et experts de l’Asie contemporaine, Asia Centre a pour objectif de conduire des recherches sur l’Asie contemporaine, d'organiser des débats et de valoriser, par des publications, les résultats de ces recherches et rencontres.